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DOCTEUR SOULEY

DOCTEUR SOULEY

Souleymane habite un petit appartement moderne à Ngor plage.
De sa terrasse au troisième étage, il voit l'océan qui se repose entre l'île et la côte Dakaroise. Les pirogues multicolores glissent vers le large ou "navettent" entre le rivage et l'éperon basaltique.
Les gosses jouent avec des bidons en plastique étranglés au goulot par une corde fatiguée. Ils crient, rient, s'éclaboussent en jouant dans les "moutonnades" des vagues mourantes.
D'autres moutons, Ladoum ceux-là, se laissent, résignés, laver, ablutionner, frotter à l'eau de mer en bêlant plus haut que le muezzin de la mosquée voisine.
Le ciel est d'un bleu apaisant, uniforme; griffé seulement du vol gourmand des oiseaux de mer. Le tempo des marées roule sur le sable assoiffé, joue leur vague clapotis immuable contre le bois des pirogues-djembé. Souleymane est heureux.
Il repense à son enfance. A Maman qui dort au cimetière de Sokone. Maman Anna, son matelas dans la pièce familiale où elle ne se couchait que tard dans la nuit, quand tout dormait, paisible.
Maman qui se levait avant même l'appel de la mosquée pour puiser l'eau, balayer la cour, sortir la chèvre... L'éponge verte qui frottait sa peau, le savon qui moussait trop et lui piquait les yeux.
Maman! Frêle trieuse de coquillage dans son boubou souillé par le labeur, dans son courage inaltérable à faire bouillir la marmite pour que son fils unique ait à manger en rentrant de l'école.
L'école; que de sacrifices pour la fréquenter.
Servante, vendeuse de coquillé, porteuse de fagots de bois, de noix de cajou, écailleuse et sans doute mille autres petits boulots pour gagner quelques cfa. Pour que son fils monte à Dakar, faire l'université.
La raison de vivre de cette fille-mère au Gazou envolé, seule avec l’opprobre d'un village, les regards réprobateurs, les mots assassins; le dénigrement qui s'altèrera avec le temps, avec l'oubli; avec le vent qui souffle parfois sur les bords du Saloum. Le vent qui apporte l'apaisement et l'honneur retrouvé.
Souleymane revoit sa petite école Ahmed Dème au village, puis, le collège Thierno Mamadou Sall de Fatick.
Les petits boulots pour suppléer aux sacrifices de Maman. Jongler entre ceux-ci et les cours, les devoirs, les leçons et la jolie Amy...
Et puis, Dakar! La capitale. Le 7 places avec Maman, la cousine, le professeur de Français, les ballots de marchandises, la chèvre sur le toit...
L'accueil du cousin Lamine à "Sacré Cœur", dans son trois pièces encombré d'ordinateurs éventrés, de claviers édentés, d'écrans aveugles... Ce cousin jusqu'alors inconnu, bricoleur-informaticien de génie qui l'aidera tant dans son parcours universitaire que dans son chemin d'homme.
Une bourse âprement gagnée, L'université Cheikh Anta Diop, fac de médecine. Tant d'années d'étude, de frères avec qui on refera le monde avant de le soigner enfin...
Cette année de stage à Paris. Premier avion, premier voyage. Paris7-Didero, l'hôpital St Louis, la Seine, la rue Doltot. Le carrousel de la vie s'accélère. Puis, la mort de Maman...
Son dernier souffle à 4900 kilomètres du 13ème arrondissement de Paris. Inopiné, dévastateur.
Deux mois plus tard, trop tard, il ira à Sokone. A la main, son diplôme de cardiologue.
-Maman, je suis médecin!
Souleymane rentre dans son appartement, glisse la porte coulissante, ferme la tenture de lin, s'assied dans le silence. Amina, sa femme, va rentrer de l'hôpital. Elle attend leur premier enfant. Dans quelques mois, le couple de médecins déménagera vers les Almadies; une jolie maison blanche avec un jardin, pour Anna, leur fille...
Hommage d'un margouillat, soigné un matin d'un bête bobo, guéri taf-taf par un homme magnifique.

(aquarelle auteur inconnu)

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