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LAISSER SONNER LE GLAS

LAISSER SONNER LE GLAS

Il est des rencontres, des lieux, des alchimies rares qui donnent envie de vivre là, de mourir là... Lucide et heureux.
Je viens d'un pays où la survie n'existe que par la consommation, le business. Être dans le moule, docile.
Les relations ne sont dictées que par le profit, la puissance, le paraître.
L'économie du monde repose sur le principe de milliards de fourmis manipulées par quelques reines de l'industrie, quelques rois de la finance.
De la moulinette économique et politique des masses.
Là, dans la cour de la concession, malgré l'échéance du soir, on ne pense à demain que quand l'aube se lève.
Évidemment, cette sérénité apparente, ce cliché de l'Afrique n'est plus qu'un leurre! Une photographie sépia qui jaunit et s'efface un peu plus à chaque aurore. Une "ignorance" de perception de la mondialisation qui s'évapore plus vite que le réchauffement climatique de la planète. Demandez à une femme de brousse si elle aimerait avoir l'eau courante, l'électricité, la télévision, un téléphone portable, un Ipad et un dressing-room!?!
J'ai appris, avec le temps, que, comme la mère ou la fille le fait au lever du soleil, il faut balayer le sable, la poussière devant sa porte. Balayer les alarmes de cette terre pour y vivre, non pas riche mais heureux, serein! Sans trop de besoins, hors ceux vitaux, décents.
Philosophie de quatre sous, sans doute, mais qui me convient tant! Moi qui n'ai vécu que dans l'urgence de vivre, de vendre. d'aimer l'éphémère, d'adorer la nostalgie.  
Aujourd'hui, je donne! Mon temps, mon attention, ma tendresse. Je rends les armes, J'apprends.
J'apprends d'un monde qui va aussi disparaître, inéluctablement. Qui change si vite, trop vite! J'ai l'âge où la mémoire me revient d'une qualité de vie, de bonheur, d’insouciance. Il n'y avait ni portable, ni internet, ni compétitivité inhumaine, ni chômage, ... et, surtout pas ce mal-être, cette fuite éperdue vers les médias, les religions, les évasions factices, éphémères, dérisoires.
La solidarité minimale vitale de ce pays fond comme glaçon dans cola. Diluée par les changements de mentalités, l'individualisme. Par une jeunesse émergente devenue rebelle aux traditions, à la religion, aux croyances.
Les nouveaux dieux sont païens! Pires que les traditionnels parce qu'éphémères. A la dérive dès la mise à l'eau. Plus sournois encore. Ils sont nés avec internet et les réseaux sociaux. L’obscurantisme d’antan sort de ses gonds! A quel prix!?!
Sonatel-Orange, Tigo sont les nouveaux conduits du savoir. Un espoir parfois tronqué, pipé.
Les journaux jaunissent, les lignes éditoriales se vautrent dans la fange pour tenter de sauver le naufrage de la presse écrite.
L'information instantanée, sans recul ni vérification est de mise! Si quelques milliers d'exemplaires de quotidiens ne sont lus que par une infime tranche de la population, principalement dakaroise, internet se répand comme une trainée de poudre à travers le pays tout entier.
Un scandale sexuel à Touba ou la couleur de la petite culotte de la copine d'Akon à Los Angeles font le tour du monde en quelques clics. Youtube, Wikipedia et Google plongent l'étudiant dans un monde que son professeur n'imagine souvent pas! La fulgurance des nouveaux médias est un risque tout aussi grand que l’obscurantisme d'hier!
J'écris ceci et me rends évidemment compte instantanément que, moi aussi, je me sers de ces nouveaux outils ciselés, aussi utiles que dangereux...
Alors, je prend ma vieille Anglaise et la piste. Paradoxalement, la latérite me nettoie déjà; avant même d'arriver au village.
Un vol de calaos entre les branches d'un acacia, le pas lent d'un zébu solitaire sur la piste à charrettes, un vieux sur son vélo, une femme portant enfant au dos et fagot de bois sur la tête...
Je change de monde, d'univers.
Soda court vers moi dès qu'elle entend le moteur de mon vieux bahut. Sahaba me fait signe et sourit.
Le monde s'arrête. J'oublie mon portable dans la boite à gants. Mes emmerdes si dérisoires, mes pilules pour la tension artérielle...
Un sac de riz en échange d'un matelas pour la nuit, d'un seau d'eau et d'un savon. Un ou deux repas; la richesse et la sérénité de nous retrouver, de parler, de rire. De lire une histoire de princesse à Soda...
Lady Defender porte le bois, les légumes du marché, le poisson de Ndangane. On rit, on parle de tout et de rien, passant du grand sérieux à la dérision. Tout est simple, sain, serein. Dans l'après midi, on troque le Land pour l'âne et la charrette. Voyage en terres inconnues. Sans micro ni caméra, je découvre le hameau où vit le grand père de Sahaba. Cette rencontre fera l'objet d'une autre rédaction, plus tard...
En attendant, je m'"encanaille" dans cette brousse sénégalaise. Je vis, un peu, à l'Africaine, l'ancienne, celle qui va changer, aussi, demain.
Je ne me leurre pas. Je sais que d'ici deux jours, je rentrerai prendre une vraie douche, dormir dans un lit confortable avec le ventilo au dessus de la tête. Manger assis sur une chaise, avec table, assiette et couverts. Je décrocherai à nouveau mon Alcatel Orange pour écouter le monde qui m'attend.
Mais, m'attend-il encore finalement? Je pense que je vais laisser sonner.

(aquarelle Paul Daxhelet)

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