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MADELEINE ET ADAMA

MADELEINE ET ADAMA

Madeleine, d'après une estimation basée sur les souvenirs dont elle parle souvent, doit avoir dans les 80 ans.
Madeleine est toubab, originaire de Passy, pas le village vers Sokone. Plutôt la banlieue de Paris.
La majeure partie de sa vie s'est passée au Sénégal. D'abord vers Saint Louis, puis, en Casamance où elle demeure encore aujourd'hui.
Institutrice retraitée, Madeleine continue pourtant vaillamment, alertement, à superviser une école de brousse qu'elle a fondée voici bien longtemps.
Madeleine a un ami de son âge, Adama. Le vieux a été instituteur à Ziguinchor avant de rentrer au village et se rendre utile à l'école de son amie toubab.
Ces deux là se respectent, se disputent pourtant sans cesse comme des gosses. Ils ont aussi une tendresse l'un pour l'autre qui transpire de chaque instant à les observer...
un "vieux couple" qui ne l'a pourtant jamais été! Adama ne s'est jamais marié; Madeleine est veuve depuis qu'Edgar a eu l'idée saugrenue de mourir lors de la rupture du barrage de Malpasset à Fréjus, en 1959.
Ni l'un, ni l'autre n'ont d'autres enfants que ceux qu'ils ont vu défiler dans la petite école, entre fleuve et brousse. Génération après génération.
Souvent, le soir, ils se retrouvent sur la petite terrasse de la case de Sidi, au centre du village. La bitik du Mauritanien.
Madeleine fait des réussites ou lit un livre pendant qu'Adama boit son ataya en désapprouvant du regard le verre de soum-soum pluri-quotidien de son amie.
Madeleine ne boit pas, elle sirote! Elle sirote...sec! Jamais pourtant nul ne l'a vue ivre. Gaie, sans doute, euphorique, voire guillerette, mais, jamais saoule! Ce n'est que quand le dernier enfant, le dernier parent, le dernier instituteur a quitté l'école que Madeleine s'évade...
Madeleine confectionne sa boisson préférée avec l'alcool clandestin que lui fournit Léon, le distilleul Mankagne du village. Elle y ajoute du sucre de cane, du miel de Casamance et une feuille de menthe. Elle laisse macérer dans une Mathusalem héritée d'un oncle viticulteur à Tournus, Bourgogne. Pour y avoir gouté, je peux vous assurer que le breuvage est digne des dieux...
Adama, quant à lui, n'a jamais bu d'alcool de toute sa vie. Musulman, il ne doit son urine qu'à sa salive, à l'eau du puits et à l'Ataya traditionnel. Amer souvent, peu doux, jamais sucré, il se le prépare souvent seul. Cérémonie de célibataire peu enclin aux palabres et sucreries de la vie... Adama n'est pas aigri, ni mauvais coucheur. Simplement et naturellement, sa vie l'a porté à vivre à côté de ses contemporains dès la classe close. L'ayant pourtant vu derrière sa vieille table en formica, dos au tableau noir, parler à ses élèves, je peux vous certifier qu'il y a de l'envie, de la passion dans le cœur et l'âme de cet instituteur.
Un peu Docteur Jekyll et Mister Hyde dans cet homme immense de par la taille et la profondeur d'être humain. Paradoxal dans sa tendresse, son attention, sa volonté d'aider à apprendre et son repli viscéral dès que la porte de la classe se ferme.
Seule Madeleine a su rouvrir une petite porte. Celle d'un jardin secret d'où le vieil instituteur lève parfois le voile d'un semis d'enfance, d'un bulbe d'adolescence, d'une greffe mystérieuse de vie...
Après avoir bavardé ou respecté le silence suivant l'humeur de l'un ou de l'autre, Madeleine et Adama rentrent chez eux par le petit pont de bois, derrière la coopérative des femmes du village. Ils se saluent d'un regard souvent et, chacun retourne à son nid.
Madeleine possède une jolie case Diola traditionnelle de quatre pièces dont elle a su exhausser avec raffinement et simplicité tout le charme en y ajoutant quelques touches personnelles, quelques objets anachroniques et un éclairage savant. Une longue terrasse court autour de la bâtisse donnant sur un petit jardin envahi de bougainvilliers. Adama vit, quant à lui, dans une ancienne case à impluvium. Il a investi deux pièces, laissant à la communauté des guides éco-touristiques du village le loisir d'occuper les lieux vacants, bien trop grands pour sa seule personne.
Ce soir, Madeleine et Adama, portés par une nouvelle diffusée sur RTS4, la télévision régionale de Ziguichor, parlent du nouveau goudron annoncé pour remplacer la vieille latérite certes bien fatiguée mais qui offre encore le charme et la discrétion à leur village.
Nos deux aînés ne sont pas contre la modernisation du réseau routier, le désenclavement des villages agricoles mais redoutent le brouhaha des travaux, la traversée poussiéreuse des gros Saviem jaunes poussifs et polluants, le passage tonitruant des clandos jakarta sur le nouveau ruban asphalté.
Et puis, les écoliers! Va t-on installer des gendarmes couchés aux abords de l'école? Quelles métamorphoses le village va t-il subir?
Adama se souvient. Du temps des français, de la colonie... Peu de vieux osent s'exprimer sur le sujet. Si fiers de l'indépendance, des espoirs sous Senghor...
Pourtant, quand les langues se délient, quand l'exaspération s'allie à la déception; quand le Joola sombre à l'instar du cher pays; quand le constat est amer comme le premier verre de thé; il est inexorable, comme les vagues qui dévorent les plages de Casamance, du Saloum, de la petite côte et de la langue de Barbarie...
Le pays se fait bouffer par les chinois, par la corruption, l’appât du gain, la religion même.
Madeleine écoute le vieil Adama dans son bilan sévère. Elle sourit tristement. Elle sait!
Se souvient du bonheur de vivre de l'époque. Le train qui courait de Saint Louis à Dakar, puis, jusqu'à Bamako par Tambacounda. Les routes, les pistes grattées, entretenues. Les écoles, l'électricité, l'eau. Chaque avancée, même timide était un bonheur, une espérance; allant jusqu'à masquer souvent les perversions de la colonisation, de l'exploitation.
Tant de colons se sont investi dans ce pays, oubliant souvent leurs intérêts personnels ou ceux de leur société, tant le pays et ses autochtones étaient aimés. Un pays magnifique, des gens si doux, si conviviaux, si pauvres aussi...
Il y aura toujours un côté scabreux, un filtre délicat, un tamis de malaise à évoquer la colonisation. Pourtant, combien d'anciens, de vieux taisent leurs regrets de ces temps bénis des colonies?
Esclaves, chair à canons certes; exploités aussi. Ce fut l'épouvantable volet de ces périodes sombres et honteuses dont certains africains furent pourtant aussi tant complices...
Adama s'est tu. Est-ce la chaleur humide de l'hivernage ou une émotion irrépressible? Des minuscules gouttes perlent sous ses paupières. Il lève la tête vers les étoiles, ses narines aspirent d'un trait la fraîcheur de la nuit. Madeleine baisse la tête et fait semblant de ne pas avoir observé le trouble du vieil instituteur.
Demain, c'est le dernier jour d'école. Les moissons réclament des bras d'enfants. Madeleine et Adama seront orphelins de leurs enfants durant de trop longues semaines. Il leur faudra de longs silences, de longues conversations, parfois l'un ou l'autre monologue pour combler le manque, passer le temps, attendre.
A leur âge, il n'est pas encore raisonnable de ne rien faire d'autre que parler de la pluie, du beau temps et du temps passé...

(aquarelle auteur inconnu)

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guitard daniel 10/07/2017 13:54

Je suis tombé sur madeleine et Adama! un délice pour moi, maintenant vieux Toubab, élevé jusqu'à 16 ans au Congo Brazza (Ngue Kele Mbote?), Néo colonialiste je fus en famille ( Béatrice et nos quatre enfants) 1_ ans plus tard et pendant trois ans au Cameroun à la direction de l'Ecole Polytechnique de Yaoundé... ( Bembe Kiri?), 20 ans plus tard, j'ai découvert l'AO (F) comme conseiller (plus de place...) scientifique de l'AUF, basé à Dakar 06-98...
J'ai particulièrement vibré aux allusions, à la nostalgie de ce, de vos pays à ce qui a été fait des indépendances... vous comprendrez en consultant www.daddydan.fr Salut au Margouillat, tu me plais!