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MERE EN COLERE

MERE EN COLERE

Le Margouillat, témoin un soir d'une colère de mère, a esquissé ce texte. Il n'est hélas pas une traduction. Juste l'imagination d'un vieux lézard.


Crache ce mot que tu ne connais pas!
Il va te brûler la langue, déchausser tes dents, trouer tes joues!
Que sais-tu du respect?
As-tu été sourd et aveugle depuis que je t'ai mis au monde?
Je suis fière des batailles que j'ai menées pour que tu sois un homme aujourd'hui.
Mais, si je te regarde, maintenant, devant moi, si je t'écoute et te vois vivre, je perds cette guerre de vingt ans et je chasse à jamais de mes entrailles ce fils qui me fait honte!
Regarde-moi, écoute-moi!
Regarde ce ventre, ce corps déformé pour te donner la vie, pour t'avoir porté avec l'eau ou le bois sur la tête. Chaque jour, des heures durant sous le soleil.
J'ai laissé sécher les crachats, glisser les regards; je suis restée sourde aux mots cruels du village et des miens.
Parce qu'un vieux a violé une fille de 15 ans, laide, excisée. Parce qu'elle n'a pas osé crier, appeler à l'aide. Parce qu'elle a du se taire, se cacher pour que son enfant gonfle dans son ventre malgré les coups. Pour que tu vives!
Parce qu'il y a eu des femmes, rien que des femmes pour m'aider à tenir! Pour que je n'accouche pas seule, pour qu'on te lave, pour soigner l'hémorragie qui me rongeait entre les cuisses.
Tu es mon fils mais tu es aussi l'enfant de toutes ces femmes qui m'ont aidée, qui t'ont couvé, nourri, lavé, soigné, avec leurs propres enfants. Tu as mordu mes seins à sang jusqu'à l'abcès avant de tarir mon lait.
Je souffrais plus encore de te  regarder dans les bras de tes nourrices, hurlant intérieurement de cette douceur maternelle qu'il m'était interdit de t'offrir. Ces heures, ces jours, ces nuits pendant lesquelles je t'ai bercé dans mes bras, porté sur mon ventre sans pouvoir te materner que stérilement. Tes cris de faim, tes coups de poings sur ma peau sur laquelle ruisselaient tes larmes et ta salive.
La piste à charrette qui mène au puits, je l'ai usée de mes pieds brûlés par le sable, blessés par l'herbe à chameau. Te protégeant du soleil, du sable, des mouches et du vent. Le bois que j'allais ramasser, fagots sur la tête et toi dans mon dos, dormant tranquille, bercé par la marche ou le corps qui se courbait sans cesse.
Ces heures à frapper le pilon pour préparer tes repas, ces nuits à veiller quand tu avais la fièvre.
Toute cette vie de femme, fière d'accomplir le miracle quotidien de maintenir son enfant en vie, de l'élever, le voir grandir sans que rien d'essentiel ne lui manque. Dépasser cet essentiel en travaillant aux champs, faire la bonne, cuisiner, vendre les fruits de son manguier, économiser chaque franc gagné de mille efforts pour que tu puisses aller à l'école.
J'ai oublié les cheveux, les boubous, les bijoux pour que mon fils soit assis sur un banc d'école. Chaque jour de chaque année. Qu'il ait un costume propre, qu'il ait à manger. Qu'il ne manque rien à tes fournitures scolaires.
J'ai payé pour que l'électricité vienne jusqu'à la maison; que nous puissions faire ensemble tes devoirs, revoir tes leçons.
Il n'y a aucune plainte dans mes propos. De la fierté, oui!
Je ne réclame rien!
Je ne veux qu'une seule chose. Une seule: du respect!
Toi, tu me le dois! Tu le dois à ta mère et aux femmes qui se sont plantées autour de toi, comme des pieux, pour que l'enclos de la vie te protège, te fasse grandir. Le portail a toujours été ouvert quand tu avais besoin de t'ébrouer, découvrir la vie, la terre.
Tu es parti au lycée, puis à Dakar, à l'université. Là, mon fils, qu'as-tu appris? Quel diplôme as-tu obtenu? Celui du dédain? de l'abandon des valeurs, de la tendresse? As-tu eu ton master en irrespect?
Mon fils rentre de la capitale, fier comme un lion. gonflé d'orgueil alors qu'il n'a même pas attrapé un rat dans la brousse. Mon fils se croit roi? Mais, de quel royaume? D'un trottoir de Dakar jonché de déchets "jementape", de rappeurs incultes, de tagueurs fatigués?
Il est beau mon fils avec son faux Nike, ses fausses Ray-Ban, son faux Hugo Boss, ses fausses Reebok et son faux air à l'Akon!
Tu n'as rien gagné! Aucun diplôme! Et tu voudrais faire le chef du village!?! Jouer les coqs d'une basse-cour soumise, assis le matin à l'ombre du baobab, endormi sous le neem avec les autres bons à rien de ton espèce!?! Ah! Prier Dieu ne fatigue rien que les femmes!
Il y a des champs à labourer mon fils, des récoltes à lever, des moissons à rentrer! Des filets de pêche à ramender, à tirer. Du bois à charpenter, du fer à souder!
Travaille! Ici, ce ne sera pas toi le roi, le coq du village Le patron! Ici, ce sont les femmes qui gèrent, qui décident, qui travaillent, qui ont le crédit et les marchés. La coopérative!
Respecte-toi si tu peux! Mais, d'abord, respecte-nous, les femmes, ta mère et toutes celles que tu ne considères que gazelles ou vieilles!
Là, alors, tu seras une moitié d'homme! Pour l'être en entier, il te faudra chercher, trouver une femme que tu devras mériter. Qui ne sera plus ta femme mais ta partenaire. Une femme que tu essayeras d'égaler!
Il agonise le temps des hommes, même si la piste est encore longue mon fils. Alors, essaie de marcher vers cette inéluctable réalité.
Marche, avance, respecte-là ou va-t'en!

(aquarelle Nathalie B.)

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pablo 28/07/2017 02:38

Yves, c'est un hymne à toutes les mères du Monde que tu as écrit !!
J'ai pensé à ma Maman en te lisant
Quel beau texte !
amitiés
pablo

yves 28/07/2017 08:59

Merci Pablo