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MADAME BÂ

MADAME BÂ

Dieu a donné à Madame Bâ une centaine de kilos, sept enfants et un gredin de mari.
Un immense sourire, des yeux pétillants de gazelle qui n'a plus peur du lion depuis bien longtemps...et une bonne humeur à toute épreuve.
Madame Bâ tient bitik à la fabrik de Mbour, marché artisanal peu connu des touristes, labyrinthe haut en couleurs, en rires, en labeur.
Elle habite tout près de cimetière Sérère, dans une petite concession qui fleure bon l'oignon, le bouillon Maggi, la lessive et la famille.
Éléonore Bâ, née Diamacoune est Diola, égarée par les circonstances à Mbour. Elle a épousé, par erreur de jeunesse, Amadou, saï-saï notoire, branché dans l'arnaque immobilière, le chanvre et les gazelles...
Amadou n'a pas attendu la naissance d'Aminata, la petite dernière, pour s'évaporer en Tunisie, préférant les bas-fonds d'Abdallah-Guech aux geôles de Thiès.
Première épouse de l'individu, Éléonore Bâ s'est consolée dans l'honnêteté, le travail, l'éducation de ses enfants et, s'est épanouie d'un don véritable pour la vente.
La reine des Banabanas, c'est Éléonore!
Tôt le matin, après avoir amorcé les corvées puis réparti les tâches de chacun, le quintal jovial s'en vient à la fabrik, ouvre son étal, range, chasse les poussières et attend ce fainéant de neveu qui va garder la bitik ou, plutôt, dormir toute la journée avec ses écouteurs dans les oreilles.
Ensuite, Bâ va faire son marché. Les artisans se pressent pour lui donner en dépôt leur marchandise, sachant que Madame Bâ est, non seulement leur meilleure source d'écoulement mais aussi la reine du "réglo". Ce qui est vendu le jour est payé le soir, inch Allah!
Mais, attention! On ne fourgue pas n'importe quoi à Madame Bâ! Elle sait ce qui se vend, est exigeante sur la qualité, intransigeante sur le prix d'achat. Le prix de vente, elle en fait son affaire...
Il faut bien gagner sa vie pour entretenir sa famille, mettre les enfants à l'école, les habiller, payer la Sénélec, les cartes Orange, Expresso, Tigo, le loyer, les bijoux, les rajouts, les boubous et tout, et tout...et tout!
Son grand sac en toile Sérère bourré jusqu'à la gueule et son panier en osier de palmier sur la tête, Bâ s'en va, à pied, jusqu'à la plage. Deux kilomètres à travers les rues encombrées et klaxonnantes de Mbour; ses tongs claquent sur le goudron déjà brûlant, glissent sur le sable sale des pistes; direction Grand Mbour et Niakh Niakhal.
Éléonore travaille en solo contrairement à bon nombre de ses "copines". Elle n'a pas son pareil pour héler le toubab ventripotent et rougeaud, la jeune athlète blonde qui court après son poids "idéal", le couple mixte qui roucoule les pieds dans l'eau...
Chaque toubab est un client, et chaque client est abordé d'instinct, au feeling. Le sourire est de mise, la conversation joyeuse, conviviale sans être lourde, convenue.
Jamais une maladresse, jamais une plainte, une excuse, un prétexte de précarité pour vendre. Bâ ne joue pas dans ce registre là!
Elle reconnaît pourtant volontiers que lorsqu'elle vendait avec l'un ou l'autre de ses bébés emballé sur son dos, elle "accrochait" mieux. Mais, c'est lourd, encombrant; les bébés grandissent et son dos la fatigue un peu plus chaque jour que Dieu fait.
Le commerce n'est plus ce qu'il était. Le touriste aussi est fatigué. Il y a la crise en Europe, les avions sont chers.
Elle se rend compte que son pauvre pays est bien mal dirigé. Elle n'est pas bête Madame Bâ, pas naïve non plus. Elle sait! Elle écoute RFI, regarde France24, voit aussi l'état des plages, des infrastructures. Et puis, surtout, elle écoute et analyse les conversations avec ses clients...
Le toubab est râleur, surtout le français! Elle préfère les belges et les espagnols. Les italiens aussi. S'abstient de jugement sur les allemands et les riches dakarois... Sinon qu'un client est un client! Et, s'il n'a pas son portefeuille dans son maillot, il doit bien être quelque part dans son jean's ou son sac de plage sous les cocotiers... Un toubab ne se déplace jamais sans ses khalis!
Et puis, parfois, Bâ fait crédit! "amoul solo, tu paieras demain".
En vingt ans de carrière, Éléonore n'a quasi jamais eu de mauvaise surprise. Et puis, c'est tellement fatiguant de traiter un dossier contentieux, de diligenter un huissier pour faire saisie de pécule de vacances...
Au Sénégal, ça ne se passe pas comme ça! Le recouvrement se fait en revenant chaque jour sur la plage, obstinément, gentiment, courageusement.
La paresse, Bâ ne connaît que trop bien! Tous ces hommes qui apprennent à l'école de la sieste à longueur de journée et qui, quand ils sont vieux, n'ont toujours pas leur diplôme de relèvation...
Aragon a raison...mais le sénégalais ne lit pas assez de poésie. Alors, Bâ n'attend pas et construit son propre avenir, celui de ses enfants. Et, son seul fils aura intérêt à tuer dans l’œuf la mouche tsé-tsé qui sommeille en chaque homme...
Vers 19 heures, la banabana quitte la plage et l'océan qui voit les pirogues revenir du large. Elle évite la fourmilière du port, préférant faire son marché à la gare routière. Futée, elle sait que des Maliens, des Gambiens, des Guinéens ont dans leurs ballots quelque trésor, quelque denrée yomb.
Ensuite, elle ira réveiller son neveu à la bitik, compter les cfa, faire l'inventaire, payer les artisans et rentrer à la concession. La télévision sera allumée sur la terrasse, devant la chambre. Les enfants, les tantes auront préparé le tièb, balayé la cour. Le linge séchera sur le fil, entre antenne télé et volet. L'eau sera dans les bassines pour le bain, la vaisselle...
Et, demain sera un autre jour...


(aquarelle Sandu Hillyer)

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