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NABOU

NABOU

Nabou est partie...
Nabou devait avoir 23 ans. Elle était belle comme le sont toutes les Peulhs, depuis la nuit des temps, depuis leur métissage au gré des transhumances à travers l'Afrique centrale et de l'ouest.
Nabou était née à Salémata, là ou meurent les derniers versants du Fouta-Djalon, au Sénégal oriental.
Elle n'avait jamais connu son père et, lorsque sa mère s'enfuit à Dakar, elle laissa Nabou chez une tante, à Mbour, sur la petite côte, au bord de l'Atlantique.
Elle ne parlait jamais de la fuite de Coumba vers la capitale. Sans doute parce-que l'histoire devait être trop triste ou trop humiliante pour oublier de l'oublier...
La soeur de Coumba éleva Nabou avec et comme ses propres filles, leur offrant une éducation stricte mais chaleureuse, faite de devoirs, de scolarité et de jeux.
Nabou, âpre et digne des efforts de sa famille, eut une scolarité brillante. Grâce à son diplôme de terminale, à une vague bourse, aux tontines du quartier et à un oncle haut fonctionnaire, elle fut inscrire à l'école hôtelière de Nianing, au club Aldiana.
C'était, à l'époque, l'un des meilleur hôtel de tout le Sénégal et son école formait tous les métiers dignes de réceptifs et de restaurants haut de gamme.
Nabou en sortit avec excellence et fut embauchée, dès la fin de son dernier stage, par un hôtel de Saly.
Le couple de toubabs qui gérait ce petit complexe n'eut qu'à se féliciter de cette serveuse souriante, sérieuse, élégante et efficace. A tel point qu'ils durent batailler ferme pour ne pas se la faire chiper par quelque confrère, toujours à l'affut de perle rare...
Nabou ne joua aucun jeu de chantage, resta fidèle à ce couple et à leur établissement sans jamais réclamer une quelconque hausse salariale. Dignité Peulh, éducation mais surtout bonheur de travailler avec une équipe aussi agréable.
Assan, le cuisiner, un Marocain formé à l'école française. Un artiste! jovial. Assan n'avait pas son pareil pour jouer avec ses pianos, créer une symphonie de goûts et de couleurs tout en chantant, en souriant de l'aube à la nuit tombée, à l'extinction de ses feux.
Omar, son marmiton togolais ne dénotait pas et, en parfait duettiste, jouait du djembé avec tout ce qui lui passait sous les doigts tout en assurant, éteignant le moindre coup de feu en cuisine.
Tapha, le chef de rang, un géant de saint Louis. Tout en haut de ce personnage attachant, il y avait toujours un sourire éclatant accroché à un visage pourtant allongé comme l'ont certains lébous.
Le duo qu'il formait avec Nabou était un enchantement. Virevoltant de table en table avec efficacité et sourire; gentillesse vraie.
Nabou est partie, fauchée dans sa gourmandise de vie, broyée dans les tôles d'un car rapide sur la route de Thiès.
Un chauffeur harassé du goudron, affaibli par un Ramadan fatiguant, un Samsung collé à l'oreille, n'a pas vu arriver le vieux Berlier des Ciments du sahel...
Onze morts, six blessées. Une petite fille de trois ans aux jambes arrachées. Et, Nabou...
Je me souviens de sa douceur, de son sourire merveilleux. Elle avait les gencives légèrement violacées, particularité assez fréquente chez certaines africaines. D'une beauté rare en contraste à sa dentition courte et parfaite.
Un petit nez droit sous des yeux de gazelle, le cheveu naturel et court mettant en valeur un cou long et fin qu'une petite chaine en or jaune rehaussait tout en contraste sur sa peau d'ébène.
Je la revois encore, dans son joli boubou ocre et sobre.
Elle avait mis du temps avant de m'embrasser lorsque je venais diner chez mes amis restaurateurs. Pudique, réservée, professionnelle, elle avait fini, par un cheminement naturel, à comprendre qu'au delà d'un client, se cachait, pudique aussi, un ami.
Lorsqu'au bout du monde, je reçu un appel m'annonçant la disparition de Nabou, j'avoue que des larmes ont coulé sur mes joues.

(illustration Aurore Lagirarde)

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hebras 08/08/2017 08:35

Merci respect....