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PRINCESSE AMINATA

PRINCESSE AMINATA

Je ne sais si déjà Mbine Diacar m'inspire. Si les légendes que me raconte Thiomba donnent l'envie au Margouillat de réécrire de belles histoires.
Sinon que ce conte était trop tentant à Lorgnettiser...

Juste sous la canopée, entre rôniers, baobabs, fromagers, kaicedra  et anacardiers enlacés, vit Aminata.
Les figuiers étrangleurs, au fil des siècles, ont soudé cet écrin de la forêt de Kapamata.
Ne cherchez pas sur une carte, sur un globe, voire même sur Google Earth.
La Casamance a gardé certains lieux secrets, quelques bois sacrés, gommés des planisphères, cachés des boussoles, brouillés des GPS...
S'il existe encore quelques reines au Sénégal, dans quelques îles du Saloum, quelques villages de brousse; personne ne connait l'existence de la princesse Aminata. Hormis son grand-père, gardant jalousement son secret.
Le vieux avait plus de soixante dix ans lorsqu'il s'enfuit une nuit, nu et quasi aveugle, tenant dans ses bras le bébé de sa fille morte.
Il est des cataclysmes qu'il vaut mieux taire, oublier. Ce soir là, des hommes étaient venus de Guinée. Ivres de Soum-Soum et de sang, ils avaient anéanti le village, tué hommes, femmes et enfants, brûlé les cases, volé le bétail et les denrées des greniers.
La mère d'Aminata venait de donner le jour à sa fille, à l'orée du bois. N'ayant pas eu le temps de descendre de la rizière vers sa maison, elle avait accouché seule au pied d'un flamboyant.
L'ancêtre ayant deviné par dieu sait quel sortilège qu'une meute mortelle arrivait de l'orient, que sa fille mourait en couche. Il s'était levé de son matelas de grabataire pour courir miraculeusement vers son enfant en danger.
Griffé à sang, transi de froid et de faiblesse, le vieux, le bébé sous un bras, avait gagné les hautes branches noueuses d'un figuier pour se lover au creux d'un tronc tortueux.
Sous le ciel noir d'hivernage, la colère des hommes et de l'orage; le chagrin et le désespoir lui donnèrent la force de vivre, de sauver Aminata.
Nul ne sait le miracle. Sinon qu'au matin, il avait sanglé un nid de pailles et d'enchevêtrement de branches, de lianes que n'aurait pas renié le tisserin gendarme le plus inventif.
Deux femelles Patas se relayèrent au cocon pour allaiter le bébé, répondant aux prières du vieil homme.
Il est des dialogues mystérieux que l'urgence transcende, sans doute...
L'inimaginable cruauté des hommes engendre l'inimaginable solidarité animale. Ainsi vit la nature. Ainsi, parfois, aussi, survit l'homme...
Il était resté caché, couvant la petite et apprenant aux Patas le rôle qu'elles allaient jouer dans la survie d'Aminata.
Aujourd'hui, Grand Père vit encore. Comme par miracle. Ses yeux sont morts. Sa bouche n'émet plus le moindre son, pas même un râle.
Son corps a appris la dignité de ne plus déranger. Il a son matelas dans l'arrière boutique d'un mauritanien, à quelques kilomètres de la forêt de Kapamata.
Seule son ouïe reste fine, si fine qu'il entend Aminata respirer, rire, chanter, gazouiller avec les singes. Le vent, sans doute, aide le vieux à rester à l'écoute de sa petite fille...
Amel, la fille du mauritanien, chaque jour, vient à l'orée du bois sacré en allant chercher l'eau au puits de la rizière. Chaque jour, comme le lui a demandé son père, elle dépose une calebasse remplie de petits paquets secrets emballés, ficelés que jamais elle ne s'autorise à ouvrir.
Alors, une Patas descend de la canopée. Délicatement, s'empare du contenu de la calebasse et repart de branche en branche jusque dans les futées.
De Gambie ou de Dakar, quand les camions passent sur la piste, le mauritanien achète ses marchandises et ce dont l'enfant a besoin, dernières suppliques soufflées par le Grand Père avant que sa langue ne se lie à jamais.
On couperait celle du mauritanien sans que jamais il ne parle, si d'aventure on le torturait pour connaître le secret de la princesse de Kapamata...qu'il ne connait pas.
Ainsi se soudent parfois jusqu'au néant, les secrets de survivance.
Ni Rudyard Kipling ni moi ne vous conterons l'enfance, la vie d'Aminata. Elle n'en est d'ailleurs qu'à son début. Juste vous raconter qu'hier, alors qu'assis sur un tronc mort de cocotier, je regardais le soleil descendre sur la rizière, deux Patas sont passé sur la digue, tenant par la main une petite fille. Ils semblaient se diriger vers la boutique du mauritanien, à l'orée du village.
J'ai alors souris en imaginant qu'Amel allait être Petite Maman et qu'un Grand Père allait pouvoir fermer les yeux à tout jamais...

(fusain Delphine Rivet)

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