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VIENS JE T'EMMENE EN BALADE

VIENS JE T'EMMENE EN BALADE

"Aimer à perdre la raison"... Je pensais à ces vers d'Aragon et à la chanson de Jean Ferrat.
Amalgame de mots pendant que je conduisais ma vieille anglaise au hasard des pistes du Sine et du Saloum.
Aimer se perdre, volontairement; avec juste comme raison, l'envie de bouffer du paysage, des sensations, des bouilles de gosses, de femmes, d'hommes.
De voir le mil monter, de m'émerveiller encore et encore de ces rôniers superbes, de ces baobabs majestueux et fragiles, de la couleur de la latérite et des nuances de gris des tans...
M'émouvoir d'un cheval famélique qui tire sa charrue entre les acacias, caresser le museau, la croix de St André d'un petit âne espiègle, suivre une laie et ses petits jusqu'au bout du bout d'un village.
Saluer et palabrer avec la petite marchande de confitures, le saï-saï du coin sur son Jakarta qui me propose de m'emmener déjeuner d'huîtres de palétuviers.
Être fasciné par les perles de sueur au dessus des lèvres rieuses de cette jeune femme, si belle dans son boubou ocre.
Penser à autre chose et s'en aller vers ce joueur de kora ami, triste d'avoir perdu notre pote 'tonton Djembé" en mai. Boire une Flag à sa mémoire et écouter les chants Sérère sous les volutes d'un tabac assaisonné...
Regarder la bouille de mon pote d'escapade s'éclairer des mêmes sensations que les miennes. Nous arrêter, photographier puis, regarder, respirer, sourire. Bien. Tranquille!
Un martin pêcheur plonge, une aigrette ardoisée investigue la vase, un zébu traverse le bolong. Mille autres suivent, dociles, confiants. Millénaire transhumance.
Monsieur pélican se laisse bercer d'illusions par les vaguelettes de la mangrove. Perpétuelles marées douces du delta.
Une grenouille dort à l'ombre du pneu arrière gauche du 4X4. Légère marche-arrière, volant à droite, toutes! Mais, doucement. Monsieur Crapaud attend sa belle, ce soir, au bord du marigot canaille...
Ce soir, on va au bistrot-clando, quelque-part... Il faut taire les bonnes adresses! On ne s'y retrouve alors qu'en petit comité. Un tri naturel sur le volet. Recette d'une soirée faite d'un amalgame savant de pensées hétéroclites, d'un subtil cocktail explosif de rires, d’effarements grandioses, de secrets gardés, de frissons chaleureux...
Après l'apéro sous le manguier, on va manger chez Marie. La soirée est belle, amicale sous les étoiles, sous le couvert des bruits de la nuit. Les chauves-souris pilotent au radar juste au dessus de nos têtes. Les moustiques ont été maraboutés, nous penserons, demain, à faire une offrande au dieu Yotox...
Demain! Le bac pour Foundioune. Le goudron est nickel-chrome! C'est férié. Pas une âme, pas un policier, les gendarmes restent couchés, les douaniers d'Mbour laissent passer les Maliens... A la Mobil, le gamin ne sait pas se servir de l'air. Il est seul pour l'essence. "Ah ben, c'est la fête"...
Amoul solo mon grand, on ne va pas se fatiguer. Cool, on regonflera plus tard.
C'est marché à Fatick. Mal aiguillé, ma Lady se retrouve coincée entre camions et charrettes. Bonheur sous 35° à l'ombre sans climatisation. Spectacle coloré, senteurs africaines, rires, palabres. Les tomates sont rouges, les piments aussi! Les mangues ne s'en laissent pas compter. Seul le manioc reste imperturbablement enraciné dans sa blancheur laiteuse.
Les bassines sont jaunes comme les poivrons, les citrons. Oranges comme les belles de Thiès, les mandarines. Roses comme les pamplemousses d'Aminata. Le bisaap hésite entre jaune et rouge. Les oignons décrètent le mauve; le persil le vert!
Un fumet de Tièb entre par la vitre latérale. Puis, ce sera les odeurs de mbourou chaud, croustillant de la boulangerie d'Assan.
Un geste "dieuredief d'avoir attendu que je décharge". Niokobok l'ami, j'en ai bien profité! Le Defender redémarre, direction Niamnioro, puis Foundioune. La brousse est belle, verte. Tellement!.
Une file raisonnable attend le retour du bac en transhumance de l'autre côté du fleuve. L'attente est mise à profit pour replonger dans l'ambiance d'un marché. Celui des bacs est généralement particulière. Marché de gens qui passent, qui attendent, qui boivent un Coca en canette, une Kirène en bouteille ou une poche d'eau locale. L'organisation est optimale. Pas d'électricité mais les bacs à froid sont blindés! La flamme des bonbonnes de gaz lèche les casseroles de tièb qui mijote perpétuellement...
Bonbons, arachides, noix de cajou, barres de biscuits, dattes fraîches, poisson séché, mbourou farci façon McDo, cigarettes, allumettes, briquets chinois, tongs, chapeaux de paille, inventaire à la Prévert...
Un Bay Fall chante, une petite fille aux tresses hallucinantes pleure, un gamin pêche dans l'eau chargée de plastique. Décharge à ciel ouvert au beau milieu d'un paradis... Un énorme bateau de haute mer passe. Bleu, immense. Anachronique. Si le fleuve semble profond, le navire louvoie précautionneusement entre les bancs de sable. Merci Sonar!
La bac des îles du Gandiol arrive.
On rabat les rétroviseurs et on monte! une douzaine de véhicules grimpent sur l'acier du bateau. Des dizaines de piétons aussi! Plus les ânes, les moutons, les ballots de paille, les cantines, les vélos, les Jakarta,...
Les gilets de sauvetage orange sont obligatoires mais en insuffisance. Hallamdoulilah ! Roule ma poule et ne coule pas!
A côté de nous, une pirogue "transports en commun" glisse déjà. Plus de quarante personnes à bord, sans gilets, se pressent entre animaux et victuailles, maraîchage et tissus de Gambie. "Pirogue rapide" est moins chère que les 500 cfa par personne et les 1000 par véhicule...
Un tout petit quart d'heure de traversée et le bac vomit son chargement d'âmes et de véhicules de l'autre côté du Saloum, à Foundiougne. La ville est typique. De vieilles bâtisses coloniales agonisent entre maisons de blocs et tôles ondulées, rajouts d'un urbanisme sauvage et pauvre.
Le marché est animé, la caserne des pompiers sommeille, la mairie tombe en ruine, les campements agonisent pour la plupart. Quelques oasis quand-même, comme chez Anne Marie et sa fille Thérèse. Le "Baobab côté mer". Va pour ce gîte face au fleuve, piqué encore des supports d'un ancien ponton colonial, à l'abri d'un baobab énorme, les pieds dans l'eau. Les bois qui sortent encore du fleuve sont autant de perchoirs pour les oiseaux marins.
Entre ceux-ci, les pélicans regardent, placides, passer les cormorans. Le soleil se couche sur la dernière traversée du bac avant la nuit. Le tiof grillé au jus de citron vert est délicieux. Merci Thérèse!
Visite de Foundiougne. Chefs d’œuvres en périls, gosses qui jouent au foot en rigolant de toutes leurs dents, mécanicien automobile qui a de l'air pour mon pneu fatigué, marché animé, moutons qui gambadent entre poules et cochons, vieux qui palabrent, mamans qui lessivent et lèvent la buée funambule entre deux cocotiers. Ferronnier qui frappe et pharmacien qui tousse, Pheul qui court tranquillement après son zébu.
A bientôt Foundiougne, bonjour Toubacouta!
Ce sera pour demain, inch Allah, si vous le voulez bien.

(aquarelle Sandi Hester)

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