Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

BOBO EST EN PRISON

BOBO EST EN PRISON

Les bédéphiles pointus, sans doute quinquas, voire sexagénaires, se souviennent de Bobo, le prisonnier à perpétuité qui passe sa vie à tenter de s'évader. Ni Maurice Rosy, ni Paul Deliège et encore moins les éditions Dupuis (Spirou) n'auraient imaginé qu'un jour Bobo se retrouve dans la prison de Madame Samba.
Madame Samba, c'est la matrone des matons. La patronne de la maison d'arrêt et de correction de Mbour au Sénégal.
En fait, Bobo s'appelle Dieudonné. Rien à voir avec M'Bala M'Bala de Fontenay-aux-roses, sinon la couleur de peau.
Mais, comme il est né, rue Frère Rosario Chiquette, à Bobo-Dioulasso le 23 novembre 1993, qu'il est arrivé à Dakar dès l'âge de 3 ans, son entourage a trouvé rigolo et moins catho de l'appeler Bobo.
Le gentil Bobo. Un gosse trainé comme une chaussette orpheline, perdue entre puits et bassine.
Maman Bara a bien tenté d'élever seule son fils mais, sans père, dans une famille catholique, l'hypocrisie et la honte ont expédié Bobo chez une tante à Dakar-Yoff.
Anna-Louise Bara Diouf a ajouté une cuillère au plat, un matelas mousse dans la chambre. Sans poser de question. Six ou sept enfants, quelle différence!?!
Il y en eu pourtant une. Bobo fut un enfant "mazik"!. Un gosse doux, tendre, parfois espiègle évidemment, mais tellement différent de ses cousins-cousines. Tellement gentil, serviable. Un ange!
Dans le quartier du Virage, à part quelques bandes de petits salopards, cogneurs de faibles et de talibés, Bobo était aimé, apprécié. Toujours prêt à rendre service sans tendre la main. Porter les commissions du Terhal, ranger la paillote des surfeurs, laver les moutons sur les rochers...
Tante Anna n'était pas bien riche mais Bobo eut droit à l'école élémentaire. De loin meilleur élève, le gamin fut parrainé par un toubab bénévole, retraité de l'éducation nationale française. Ce professeur de littérature emmena Bobo jusqu'au bac, qu'il réussit brillamment.
Il était question d'une bourse, d'un voyage à Toulouse afin de tenter l'université. Le bon cœur de Monsieur Bernard s'est stupidement arrêté de battre un matin, alors qu'il choisissait son poisson au marché Kermel...
Adieu la France, adieu l'univ'!
Même une bourse à Anta Diop s'éventra lamentablement dans les sombres couloirs de l'administration sénégalaise. Frères africains étrangers et pauvres, débrouillez-vous puisque vous êtes si doués!
C'est ce que Bobo fit!
Tante Anna s'en alla compter ses jours dans sa famille à Mont Roland. Tous les enfants s'éparpillant Dieu sait où entre Mbao et Mboro, au hasard des mystères de l'informel et de la débrouille...
Ce même Dieu qui avait offert un bagage à Bobo, le fit voyager quelques temps. Son éducation, son courage et sa parfaite maitrise du français méritaient un métier au bout du chemin. Sinon qu'au Sénégal, tous les goudrons s'arrêtent là ou commencent les pistes de sable et de latérite...
Là où connaître Victor Hugo, Pythagore ou Sénèque n'offre pas le tapalapa et le thieb quotidien.
Bobo savait quasi intuitivement que le piège de l'apprentissage ne lui permettrait pas de dépasser le stade des métiers manuels, certes honorables, mais qui ne correspondaient pas à son horizon d'envie, de savoir, de vie.
C'est ainsi qu'il posa son sac et ses illusions à Mbour. A quelques kilomètres: Saly! Des toubabs comme Monsieur Bernard, des hôtels, des restaurants, du business.
Pas question de jouer les saï-saï, les antiquaires et autres guides clandos. Bobo est un jeune Burkinabé sain, fier et lucide de ses capacités, de son potentiel. De son avenir qu'il veut façonner, forger, forcer.
Un grand complexe hôtelier ouvre et recherche du personnel. Jeune, ambitieux et ne doutant de rien, Bobo se présente à une séance de recrutement. La file est longue, très longue. Anarchique, palabreuse, rieuse, indisciplinée.
De leur bureau, deux hommes observent les candidats à l'embauche. Avant même que les portes ne s'ouvrent, une dame en boubou traditionnel, élégante et altière, sort par une porte de service et y fait entrer Bobo ainsi qu'une jeune femme.
Ils seront engagés en quelques minutes. Un bref entretien confirmera le choix, déjà évident, constaté dans la nasse des candidats en file d'attente...
Daba et Bobo s'expriment parfaitement, ont fait un effort vestimentaire discret, soigné. Ils ont tous deux répondu aux questions sans discours, sans fanfaronnade. Un maintien naturel évident, une courtoisie polie instinctive.
Bac certifié en poche. Un mois d'apprentissage suffira à connaître les habitudes, les particularités de la chaîne de réceptifs. A la clé, un CDI. Un embauche et une réelle ébauche d'évolution au sein du groupe international.
L'accueil, la réception, la gestion des séminaires, des réservations deviennent rapidement des prestations connues, parfaites jour après jour.
Seul, sans demande aucune de la part de l'hôtel, Bobo suit des cours d'anglais, d'espagnol. Il en devine le besoin. La clientèle s'internationalise peu à peu. Il connaîtra ces langues avant qu'on ne le lui demande!
Malgré son jeune âge, Bobo fait merveille! Les habitués le réclament à chacun de leur passage. Ayant la sagesse de toujours garder une distance professionnelle, il se surprend même à éviter les pièges de la séduction. Certaines clientes se sentent parfois tellement seules et dépourvues de tendresse...
Bobo vit avec un barman de l'hôtel, Djibril. Le partage du loyer de la petite chambre derrière la Senelec arrange bien les deux collègues. Djibril est bosseur, propre et ne ramène pas de copines à la maison. Le colocataire idéal!
Ce lundi là, la police est entrée avec fracas dans la chambre. Bobo y dormait, seul. Djibril avait un décès et avait pris à la hâte un 7 places pour Tambacounda.
On trouva 7 kilos de chanvre indien dans un sac, sous le lit de Bobo.
On ne revit jamais Djibril.
Bobo attend son jugement dans la cellule N°1 de la maison d'arrêt de Mbour. Il a été licencié...

(illustration Bruce Clarke)

Partager cet article

Repost 0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article