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La Lorgnette du Margouillat

LES DAMES D'AFRIQUE

LES DAMES D'AFRIQUE

Le vieux lézard a reçu un "papier" de l'une de ses lectrices.
Imaginant sans doute ma frilosité à traiter le sujet, je devine qu'elle a très envie de secouer son cocotier, d'être publiée.
Le Margouillat étant un passeur - ce n'est pas la première fois - et, de commun accord avec la Lorgnette, nous avons profité d'un jour de break en laissant la plume à quelqu'un d'autre.

"On a ses pauvres en Afrique!
Comme dans la Comtesse de Ségur où Camille et Madeleine allaient porter de quoi subsister aux miséreux qui leur baisaient les mains, éperdus de reconnaissance, avant de regagner le château et les robes en dentelles blanches.
Les pauvres, pas trop longtemps ni trop souvent quand même!  Ne pas oublier de bien se laver les mains au cas où un frôlement aurait transmis une maladie de miséreux. Juste ce qu'il faut pour prouver sa bonté d'âme, sa générosité et se sentir en parfait accord avec soi-même.
Ce n'est pas parce qu'on migre chaque automne, tels des oiseaux rhumatisants, histoire d’échapper aux impôts en France, les valises blindées de bouffe, de charcuteries, de fromage, qu’on n’a pas de grandeur d’âme!
Eh bien, ces dames au grand cœur ont franchi les siècles. Seul le titre a changé: les "Dadames d'Afrique".
Les petites filles ont vieilli, botoxées, décolorées pour planquer les cheveux blancs, tannées par le bronzage. Mais, sont demeurées toujours aussi modèles et aussi bien-pensantes... Capables de renoncer deux heures par mois à la clim et aux mondanités, d'affronter chaleur harassante et poussière pour distribuer un sac de riz et quelques pagnes aux vieilles ou aux orphelins.
- Mais non! Ne nous remerciez pas! On fait ce qu'on peut!
On gratte et on gagne à tous les coups. Tout de suite , on se sent mieux. Plus humaine, plus utile.
"Quelques millions de petits Noirs, j'y pense et puis j'oublie... Et moi, et moi, et moi... C'est la vie, c'est la vie!"
T'as raison Dutronc! On a des maris qui touchent des salaires astronomiques mais on reste sensible à la réalité locale . On défend l’autochtone, on s’insurge, on brandit les grands principes. Et l’innocence et la candeur.
Par contre, on hésite à boire dans un gobelet  de pauvre «parce qu'on ne sait jamais!"
Hôtel Mermoz, c’est quand même plus sûr que le bouiboui du coin!
Nombreuses sont celles qui se voient déléguées quelques besognes subalternes en espérant vainement être adoubées par les anciennes, les initiées, celles aussi dont les maris «ont de grosses responsabilités » . Car n'est pas intronisée qui veut! Et, si la courtoisie est de rigueur, une subtile hiérarchie règne dans les salutations, depuis le bisou complice qui se prolonge en chuchotement confidentiel jusqu'à l'indifférence totale envers les dernières recrues de peu d'importance .On copine mais pas n'importe comment!
Aux Dadames d’Afrique, on respecte les convenances! On bécote, on papote, on tricote, on ergote... Et on est TRÉÉÉS occupées! On organise des sorties culturelles , on est é-puis-ées!
- Je n'ai plus une minute à moi !
Il faut dire qu'on a tapé la liste des dons pour la tombola!
- Dire qu'en France, il y a des femmes qui travaillent , qui assurent une heure de trajet, les devoirs, la cuisine, le repassage et tout ça , sans personnel de maison!  Franchement , je ne sais pas comment elles font!
Allô la Terre!?!
Qu'importe! Après cet aveu d'impuissance devant les ressources de la plèbe, Camille et Madeleine , infatigables, se concentrent sur le point fort de l'année qui est, comme tout le monde s'en doute, le bal de la Saint-Valentin, à la Résidence (comprendre:la résidence de l'Ambassadeur de France. Mais, dans les jardins seulement! Chacun doit savoir rester à sa place).
Bal à but humanitaire bien sûr! Le luxe au service des orphelins, la justice sociale en action,  bonté et simplicité :
- On vient comme on veut. On n'est pas conformistes! Ah, ah, ah!
Les hommes en costume tout de même! Tant pis s'il fait 35°. Les femmes, elles, c'est selon...
- C'est tellement super de porter une tenue excentrique! C'est comme un déguisement!
Ce deuxième aveu délicieusement frivole prouve qu’on sait rester primesautière malgré les responsabilités.
On bouffe en une soirée ce qui nourrirait une armée d'orphelins pendant trois mois, on parle des prochaines vacances de neige, du stage de yoga, de la tension du duel au mah-jong... Simples, quoi!
Les maris regardent ces charitables gesticulations d'un œil amusé ou distrait...
- Il faut bien qu'elle s'occupe...
Soulagés peut-être d'éviter des jérémiades existentielles ou de trouver un sujet de conversation après vingt ans de mariage et le départ des enfants.
On s'amuse, on fait le bien, on a le sentiment de son propre mérite.
On oublie seulement que respectabilités et gros salaires ne confèrent pas systématiquement pertinence et profondeur et on émet des avis sur tout avec beaucoup de conviction. Souvent teintés de sottise.
On a son gourou! «Margouillat adoooré» avec qui on espère confusément s’encanailler, pénétrées que l'on est de sa propre valeur et des défis que l'on relève. Le ton  discrètement sentencieux est de rigueur et on ne rechigne pas à se congratuler mutuellement .
Roland Barthes parlait de «briques» pour désigner la parole verrouillée, empêtrée dans la morale et les clichés. Ceux du bourgeois bien-pensant et suffisant.
Les dames d'Afrique sont de rudes maçons, n'en doutons pas, car des «briques » , elles en charrient   sans compter et une seule de leurs réunions suffirait à élever un mur entier, de belle dimension, propre à démoraliser Roland Barthes.
 - Au fait, qu'est ce que je vais mettre pour la soirée?
Grégoire, j’espère que TU (car on n'a tout de même pas renoncé au tutoiement pour le personnel) as bien repassé ma robe?
Et voilà que la gentille Comtesse de Ségur prend tout à coup les accents grinçants de Madame dans "Les bonnes" de Jean Genet:
- Solange ! Solange! Que tu es sotte, ma fille!"

(illustration A.Pécoud "Les petites filles modèles" Contesse de Ségur/éditions Casterman)

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