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La Lorgnette du Margouillat

FIN DU CONTE DE L’AIGLE, DE L’HYENE ET DE LA COLOMBE

FIN DU CONTE DE L’AIGLE, DE L’HYENE ET DE LA COLOMBE

Serai-ce vraiment la FIN ?


L’éducation familiale, sociale ou religieuse, est comme le mariage. Quand elle est enseignée dans la violence, la rancune, le mépris et la haine envers l’autre, elle se conjugue dans la violence, conçoit la violence et engendre la violence pour assurer une descendance violente.

Muni de son tam-tam magique, Moon-l’Hyène pensa d’abord à se venger de Caaci-Gnîg-l’Elephant, le patriarche des éléphants. D’après les rumeurs, on dirait que l’ancêtre du roi des pachydermes était à l’origine de l’échine basse qui était congénitale chez toutes les hyènes. Ndan-Gnîg-le-Premier-Eléphant de la genèse aurait écrasé d’un seul coup de patte Caqaat-Moon La-Première-Hyène des hyènes qui, par gourmandise, envie et convoitise, avait comparé le mastodonte à une montagne de viande. Et depuis, les hyènes naissaient avec l’échine basse. Et c’était ce handicap inné que Moon la petite-fille cherchait à venger pour l’honneur de ses ancêtres reculés.

C’était l’héritage à la fois moral et spirituel de cet affront historique que Petite-fille-Moon voulait effacer de la mémoire de tous les pachydermes vivant à force de bains diluviens de sang, quitte à y faire couler son propre sang.
Pour elle, la loi du talion que le Doux-Jésus l’Agneau-de-Dieu avait abrogé était même inéquitable pour apaiser son âme en ébullition magmatique. Son cœur, comme un volcan en éruption intérieure, voulait couler tout son océan de laves infernales. Si Dieu avait écouté ses prières, ses souhaits et ses désirs violents, Il aurait ouvert les écluses de pluies de feux célestes pour noyer la race des éléphants dans un second déluge de magmas volcaniques qui porterait son nom : « le déluge de Korno N’Dew » et qui surpasserait en terme de violence et de célébrité le déluge biblique de Noé.

Oui, Moon la vindicative voulait aller au-delà de la loi du talion : pas « œil pour œil, dent pour dent », mais « œil contre tous les yeux témoins oculaires de l’affront ancestral, et dent contre la dentition de toutes les bouches qui en ont parlé. Elle voulait la vengeance nihiliste à la manière terroriste : punir la fourmis ou l’abeille coupable dans un attentat suicidaire en dynamitant le nid de fourmis ou la ruche avec de puissantes bombes à grande envergure de dégâts.  
Grisée par son idéal vindicatif, N’Djuur partit alors à la rivière où le clan des éléphants avait l’habitude d’aller se désaltérer et, comme un terroriste bardé de bombes, il trouva tout le clan réuni au plus grand complet et mit son mystique engin meurtrier à l’épreuve :
« O mbamb ongeke mbamb !
« Ñîg kéké ñîg !
« Fakaan seen fakideen faq !
« Sedew! Sedew ! dew dew! »
Après ce rituel incantatoire mystique, l’effet fut plus apocalyptique que le ritualiste ne l’attendait pas. Il vit toute la race d’éléphant devant lui et d’ailleurs s’écrouler, raide, morte et livrée à son appétit insatiable et à celui des siens.

Ce genre de génocide ne manquait plus jamais de se produire à intervalles régulier à chaque fois que Moon-Hyène avait faim ou voulait se venger d’un tort, vieux ou nouveau, fait à ses aïeux ou à ses ancêtres, à ses arrière-grands-parents, grands-parents ou parents, à sa famille ou belle-famille, à sa femme, à ses enfants ou à lui-même. Il suffisait d’être en mauvais termes avec lui, de ne pas être de son avis, ou de ne pas partager ses convictions, ses croyances ou de ne pas aimer ce qu’il aime pour se voir marabouter à mort par son tam-tam meurtrier et fatal. Pour un oui ou un non, il sortait le gong mystique qui commandait et ordonnait la mort, et la rue se jonchait de cadavres.

Tous les animaux y passaient, les herbivores et les carnivores, les quadrupèdes et les volatiles ailés, les terriens et les aquatiques, gros, moyens, petits, et menus gibiers, tout le monde passait de vie à trépas, il suffisait que sa tête ne plaise à Moon-Ndjuur-Korno-Ndew pour se voir effacer de la liste des vivants.
Un soir, il vit dans le ciel vespéral les colonnes de la parade martiale des oiseaux marins qui, revenant de la pèche dans les milieux aquatiques, regagnaient dans le feuillage des arbres de la campagne profonde leurs nids chauds où les attendaient des œufs à couver et des oisillons à donner la becquetée.
Ce soir-là fut une occasion inespérée pour la Charognarde-Prédatrice-Tueuse Mystique. Il avait un vieux compte à régler, un témoin gênant à éliminer et à fermer à jamais la bouche avec le bâillon de sa propre sépulture.

Le jour où elle volait à Mbalaan-le-Pélican-Pêcheur son poisson pour se payer son fétiche avec N’Dianga Muus-le-Chat-Ermite, elle avait été vue par le jeune pélican qui aurait dû certainement se montrer indiscret.
Pour éliminer le duveteux Mbalaan Ondel-Petit-Pélican le témoin gênant afin de lui fermer à jamais le bec, il entreprit son rituel macabre :
« O mbamb ongeke mbamb !
A palaan akeke pa?! (Les oiseaux pécheurs que voici)
Fakaan seen fakideen faq !
Sedew! Sedew ! dew dew dew! »

Alors le monde tout entier qui, à cet instant, regardait dans le ciel vespéral pour admirer le beau coucher crépusculaire du soleil rouge-vermeil, vit les milliers de pélicans chuter dans une apocalyptique pluie diluvienne de cadavres comme tombant d’un figuier mur secoué par un violent vent d’ouragan.
Cependant, de toute la massive volée de pélican décimée, seul Mbalaan Ondel-Petit-Pélican ne toucha pas la terre, retenu sur la cime de Mbudaay-le-Fromager géant du village. Et là, ni le bain de sang des boucheries et des hécatombes quotidiennes, ni le trop-plein de viande dont sa maison et ses dépendances ne désemplissaient pas, Ndjuur-Moon-Korno-Ndew la Gourmandise-Incarnée ne put se résoudre à l’idée de ne pas comptabiliser dans la lugubre liste nécrologique du génocide perpétré le chétif petit pélican duveteux que le fromager retenait calé sur sa cime. Alors il entreprit de grimper dans l’arbre géant pour aller récupérer le petit volatile coincé.

Ah ! Seul le pouvoir de Dieu ne finit pas. Toute force décroit et s’affaiblit un jour. Celui qui habite le sommet du gratte-ciel descend du voisinage des astres pour celui des vers et des scarabées. Toute ascension, aussi haute dans les airs, atteint un jour sa limite et revient à terre. Tout pouvoir, naturel ou surnaturel, s’anéantit dans les mains impuissantes de son possesseur dépossédé.

En effet, sans attendre la mort fatale qui remet tous les compteurs à zéro et assainit les hauteurs au même niveau horizontal que les ombre sous le soleil au zénith, les arbres géants de la forêt et de la savane ne voient jamais naitre à l’horizon l’orage qui les écroulent. Ce moment de justice divine peut mettre du temps à arriver, à s’attarder longtemps ou trop longtemps à l’attente impatience des justiciables, car le temps de Dieu dans les cieux et le temps des humains ici-bas n’ont pas les mêmes unités de mesure. Mais il finit toujours par arriver, Et il fut arrivé dans le conte de Moon, pour le compte de Moon-l’Hyène afin de régler enfin les comptes avec elle.

Une fois dans l’arbre, sur la plus haute cime de Mbouday-le-Fromager géant, le charognard-Prédateur vit passer à côté Ndol-le-Lièvre. Craignant que celui-ci s’approche de son arbre et touche à son tam-tam magique, elle le héla pour l’éloigner.
- Holà ! Hélà ! Ndol Seen, éloigne-toi et tâche de ne pas t’approche de mon arbre !
- Et pourquoi je ne m’en approcherai pas ? Et si je m’en approchais, ça ferait quoi ? dit le lièvre qui soupçonna quelque chose de louche dans l’attitude inhospitalière de son voisin. Il connaissait bien son compère et savait que sa nouvelle hégémonie se devait à quelque chose de pas certainement catholique.
- Oui ! Ok ! Mais au cas où tu t’en approcherais, tâche surtout de ne pas toucher à mon tam-tam ! Le lièvre s’approcha de l’arbre et vit le tam-tam dans son apparence bizarre, truffé d’amulettes et niellé de cauris énigmatiques.
- Et pourquoi je ne toucherai pas à ton tam-tam ? Et si je touchais à ton tam-tam, ça se passerait quoi ?
- Ok ! Mais au cas où tu toucherais à mon tam-tam, garde-toi de dire « Mbamb ongeke mbamb »
- Et si je disais « mbamb ongeke mbamb », ça se passerait quoi ?
- D’accord ! Mais comme tu as déjà dit « mbamb ongeke mbamb », limite-toi là ! N’y ajoute pas « Moon faneke Moon »
- Et si je disais « Moon faneke Moon » s’empressa de répéter le lièvre qui voyait ses soupçons se confirmer.
- Soit ! Mais comme je n’ai pas pu t’empêcher d’en arriver là, halte maintenant ! C’est impératif ! Ne dépasse pas la balise rouge du danger mortel et fatal en terminant avec : « fakaan seen fakeen faq »
- Et si je terminais la terminaison en disant « fakan seen fakeen faq », ça se passerait quoi ?

A cet instant tous les démons se mirent à s’agiter en enfer, les esprits sifflaient dans les airs, les démons voletaient et tout l’atmosphère s’emplit de vrombissement d’aile d’esprits maléfiques. Le ciel s’assombrit en prélude à ce qui ne tarderait pas à arriver fatalement comme toujours quand les puissants deviennent victimes de leur propre puissance, quand les magiciens périssent par leur propre magie, quand les sorciers meurent par les sortilèges de leur propre sorcellerie, quand les féticheurs se perdent dans la nuisance de leurs propres fétiches et quand les sacrificateurs ritualistes remplacent sur les autels rituels les victimes sacrificielles de leur propre culte satanique. Car une fatidique force invisible forçait Moon-l’Hyène à prononcer la formule mystique de sa propre condamnation à mort prématurée, la mort prématurée pour laquelle elle avait prononcé le verdict de la fin anticipée des milliers de victimes qu’elle avait tuées par la puissance fatale de son gong mortel.

- Ok ! D’accord ! Soit ! Comme tu voudras ! Mais comme ce qui est dit est dit et ne peut plus être dédit, je t’en conjure au nom de Canga Muus-le-Chat-Ermite, s’il te plait, je t’en supplie ! Ne dis surtout pas « Sedew ! sedew ! deew ! » en tapant dans le tam-tam: Car si jamais je mourrais « Sedew ! sedew ! deew ! » par ta faute, je te tuerai moi aussi « Sedew ! sedew ! deew ! »
- Et si je disais « Sedew ! sedew ! deew ! » et tapais ton tam-tam ?

Et joignant l’acte à la parole, Ndol-le-Lièvre tapa le tam-tam magique et n’eut pas besoin de demander ce qui se passerait : un bruit fracassant de branches cassées partit de la cime du fromager géant vers le sol. Comme une météorite tombant du ciel et dévalant la pente abrupte et boisée du Kilimandjaro!

En effet. Quand le chasseur à l’arme mystique devenu le gibier potentiel de potence entendit le « rodo ndong ! ndong ! ndong » du tam-tam mystique qui avait succédé au dernier vers de la formule mortelle, le monde avait soudainement cessé d’exister dans ses organes de sens. Ce fut sa FIN et la FIN de la puissance de son tam-tam mystique.

Enes Belart
Conte de veillée nocturne au clair de lune en pays sérère.
Version Diohine-Saax-Maak (SINE).
illustration Hyane

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