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La Lorgnette du Margouillat

SUITE : LE CONTE DE L’AIGLE, DE L’HYENE ET DE LA COLOMBE

SUITE : LE CONTE DE L’AIGLE, DE L’HYENE ET DE LA COLOMBE

Je vous propose la seconde partie de ce conte Sérère superbement écrit dans l'atmosphère des récits d'ici...

"L’envie, le désir, l’influence, le mauvais conseil et la cupidité sont comme la gangrène de l’ivraie dans les champs de l’âme, du cœur et de l’esprit. A beau les étouffer, elles finissent par germer, pousser, grandir et étouffer les bonnes cultures surtout quand les espoirs de bonne moisson deviennent douteux et s’annoncent infructueux.

En effet, Moon-l’Hyène avait regretté d’avoir envié Djandjîk-l’Aigle Royal. Mais ce fut pour un court instant, le seul petit instant où elle dégustait les restes cadavériques du tueur-né mort-tué.
Mais une fois passée la régalade, une fois oubliée la saveur du met, au moment où le ventre ingrat faisait encore pression et revendiquait ses droits physiologiques inaliénables et insatiables, le grand charognard se rappela les vantardises du grand rapace défunt.

Il se mit alors à envier les rapaces qui de nature, ne vivent que de rapts, de rapines et de rapacité dans la rapidité. Il commença à désirer avec ardeur leurs proies qu’ils mangent fraiches, chaudes, vivantes et saignantes. Il se dégoûta alors des charognes pourries qui la rebutèrent aussitôt, comme si, son père, son grand-père, son arrière-grand-père, ses aïeux, ses ancêtres, toute son ascendance généalogique patrilinéaire et matrilinéaire n’avaient pas, coulant dans leur sang, l’héritage congénital d’être nés charognards qui de nature n’ont pour nourriture et pâture que de la pourriture dont ils avaient été nourris toute leur vie durant, depuis la naissance.

Subitement, il se nourrit de convoitises et se gonfla d’envies intumescentes de devenir un chasseur de proies hors pair qui l’intègrerait dans la cour privilégiée des grands prédateurs-tueurs-nés, l’ordre sanguinaire des Sanguraan-les grands félins moustachus, aux côtés de Tokor Diooy N’Diogoy-le-Lion, roi des félins grands prédateurs chasseurs-tueurs-nés, avec Jaxal-le-Tigre, M’Bandiraan-la-Panthère, Safando-le-guépard, M’Baali-le-Puma, Da?aram-le-Jaguar, ainsi que les petits amateurs : N’Dil-le-Serval, Yag-le-Renard, Boxako?-le-Chacal, N’Gidi-le-Fennec et les prédateurs reptiliens qui, tous, mangent leurs proies vivantes, criant, saignant et agonissant.

Mais la course à grande vitesse sur les longues distances parfois infructueuses, les bonds et les chutes enchainés à travers les obstacles périlleux, la fatigue qui décuple la faim et la soif après la chasse bredouille, la dispute de la proie tuée avec les autres gangs de hordes de prédateurs profiteurs à coups de griffes et de crocs, (« mbandir »), tout cela était éprouvant et risqué. Et Moon-l’Hyiène voulait les choses plus faciles, plus douces, plus nobles avec de moindres efforts, zéro soupçon de risque et le maximum de profits possibles. Alors il décida d’aller voir « Canga Muus » ou le Chat sauvage, grand marabout féticheur, pour se faire un gris-gris qui lui procurerait assez de proies à souhait et de la viande à volonté sans fournir le moindre effort.

N’Dianga-Muus-le Chat, comme la plupart de ses cousins, les grands matous, les chats domestiques, a été abandonné enfant dans les décharges d’ordures publiques. Sept à la naissance, il était l’un des deux seuls à survivre dans l’enfer infanticide post-maternité des bébés-chats. Alors petit, fragile et désarmé, ses géniteurs l’ont abandonné à la merci de la rue.

Son père, caïd d’un petit gang de gros chats moustachus, était le chef d’un commando voleur de poussins dans les poulaillers. Il avait connu sa mère, une matou aventurière éprouvée par les maternités répétitives et rapprochées, experte en vol de poisson dans les cuisines, mais rongée par la gale qui lui rasait et épilait le pelage rabougri.

Leurs ébats amoureux se passaient toujours dans des courses-poursuites, bruyantes et mouvementées, à travers les murs mitoyens et sur les toits des maisons où ils importunaient les humains avec leur tapage diurne et nocturne. Et lui, N’Dianga-Muus-le Chat, avait été conçu dans l’une de ces rudes batailles conjugales, ensanglantée par des préliminaires de morsures, de coups de griffes et de crocs, suivis d’une farouche lutte spectaculaire et mouvementée, couverte de cris aigus, de miaulements stridents et de plaintes assourdissantes.

Cette violence conjugale parentale semble stigmatiser la gente cataire avec la guigne innée et la poisse congénitale qui condamneraient sa petite-enfance au destin fatidique de la grande mortalité infantile. Et se fut ce karma imprécatoire qui aurait rattrapé N’Dianga-Muus-le Chat et l’avait condamné à l’abandon parental.  Il fut alors enfant dans la rue, qui s’était aguerri dans la puanteur des décharges ordurières et la fétidité des égouts et des caniveaux. Il y avait grandi, y avait monté en grade et y avait gravi les échelons de l’endurance à la galère, de la performance à la clochardise et de l’aguerrissement à la délinquance juvénile avant de se retrouver au plus haut sommet de la hiérarchie du gangstérisme fédéral des chats domestiques, campagnards et citadins.

Mais quand les enchères de la mise à prix de sa tête commençaient à monter vertigineusement à cause des crimes dont on l’accusait et à lancer à ses trousses la meute des mauvais garnements des quartiers coalisés en chasseurs exterminateurs de gros matous moustachus, N’Dianga Muus-le-Chat quitta le milieu des humains devenu très dangereux pour lui et se retira en ermite dans les environs immédiats. Cet ermitage misanthrope faisait passer les gros matous du statut de « Muus » (chats) à celui de « Canga Muus (chat-tigre). Et ce fut dans cette retraite sociale que notre marabout-féticheur s’est initié à la sorcellerie féticheuse maraboutique. Car, on le dit : le vide n’existe pas. Le silence n’existe pas.

Quand on s’éloigne des humains, on s’approche des esprits. Quand on ferme le cœur, les yeux et les oreilles du corps au monde visible des humains, on ouvre ceux de l’esprit au monde invisible des esprits où illumination et illusions, mirages et vertiges se mêlent et se démêlent dans la tête des pactisant avec les forces des ténèbres.

Et c’est dans cet univers que le marabout N’Dianga Muus-le-Chat-Ermite avait conçu l’impression que la vie n’était qu’une lutte d’adversité sans foi, ni loi, ni pitié où le gagnant n’est que le plus offrant dans les prix que la victoire impose à ceux qui, dans leurs désirs aveugles, vont jusqu’à contrer l’ordre divin des choses.
Sachant qu’il était friand de poisson et détestait la nage plus que la mort, N’Djuur-l’Hyène avait apporté à son féticheur un panier de poisson qu’il avait volé à Mba?aan-le-Pélican contre la vigilance de Djif’Ngo-la-Sirène maitresse des eaux. Alors N’Djanga Muus-le-Chat-Ermite fabriqua pour lui un tambour-fétiche au son fatal qui tuerait toute proie désirée en tambourinant seulement son nom avec la formule mystique suivante :
O mbamb ongeke mbamb (Le petit tam-tam que voici)
Ndétaran faneke ndétaran (Toi untel (en nommant la proie))
Fakaan seen fakeen faq ! (Oh maitre tambour-majeur, bat son rythme mortel)
Sedew! sedew deew! (Mimique du refroidissement du corps du mourant.)

(A SUIVRE)

Là, halte le conte ! Il prit des provisions et continua son chemin ; il ingurgita un océan, se cura les dents avec un fromager, porta le ciel sur la tête et la terre pendant dans sa main.
Le conte est cet éternel voyageur. Qui traverse les temps et les espaces sans arrêt. Cosmopolite, il se naturalise dans chaque pays où il se faire adopter. Il se charge davantage de dons de charité chez les uns, ou s’en déleste chez les autres."

Belart Enes
Conte de veillée nocturne au clair de lune en pays sérère
Version Diohine-Saax-Maak (SINE)
illustration Annie Cuquel

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